pathologies médicales rencontrées sur le Tour de France, l’avis d’un médecin d’équipe

Les pathologies médicales rencontrées sur un grand Tour, suivi médicosportif du cycliste

Voici un relevé des pathologies que le coureur peut développer sur une course de 3 semaines, comme le Tour de France ; il s’agit de mon expérience, après avoir géré le suivi médicosportif d’une bonne quinzaine de grands Tour, dont 11 Tous de France

 

La « carrosserie » !

La pathologie macrotraumatique : il s’agit des conséquences d’une ou plusieurs chutes ; là on a la chance ou pas la chance … Même si on peut évoquer une relation probable entre la prise de somnifères pour dormir (qui le lendemain sont encore un peu présents dans le sang et donc diminuent les réflexes et la vigilance), ou encore la prise de Tramadol qui peut chez certaines personnes occasionner des vertiges ou des troubles de l’équilibre. On peut bien sûr évoquer la pression psychologique sur un grand Tour, la responsabilité de l’oreillette (tous les directeurs sportifs adressent au même moment le même message : « il faut remonter » …) et certains coureurs frottent plus que d’autres. Tous les types de fracture peuvent être observés, avec toutefois une fréquence notable pour la clavicule, le poignet (surtout l’os scaphoïde) ; il est fréquent aussi d’observer une ou des fractures de côtes. D’autres fractures plus graves peuvent être la conséquence de grosses chutes : bassin, fémur, mâchoire, crâne… Les soins (pansements) sont gérés par le médecin de l’équipe, le matin et le soir, souvent jusqu’à la fin du Tour.

La pathologie microtraumatique : elle est fréquente, avec en premier lieux les tendinopathies, essentiellement les genoux. A la différence des sports co et de la course à pied, on rencontre peu de problèmes musculaires, le cyclisme est un sport ou le poids est porté. Je ne détaille pas plus, juste j’évoque une notion essentielle dans la médecine du cyclisme : il faut avant tout rechercher un problème ou une modification de la position du coureur sur son vélo, et/ou un problème de matériel (selle qui a bougé, cales, manivelle voilée, etc. etc.) et/ou un problème de pied (problème statique et/ou dynamique) Je précise qu’il me semble totalement absurde et incongru que le cycliste fonce voir l’ostéo pour se faire « remettre » avant que l’avis du mécano n’ait été sollicité, et bien sûr l’avis du médecin de l’équipe. « Remettre » (ou faire penser qu’on « remet ») un bassin alors qu’un problème d’insertion haute des ischios est en relation avec une selle qui a bougé ne constitue pas une bonne pratique.

Du coup un petit mot sur l’ostéopathie : j’ai la chance de connaître et de travailler avec des ostéopathes qui se limitent au champ de leurs compétences, qui ne « jouent » pas au docteur tout comme moi je ne « joue » pas à l’ostéo. Les équipes cyclistes professionnelles comptent dans leur encadrement des ostéos de qualité, qui ont l’expérience. Ma présence de plus de 20 années dans le vélo m’a vraiment fait prendre conscience que chaque intervenant doit se limiter à ce qu’il sait faire, qu’un diagnostic médical est porté par le médecin, et qu’ensuite des soins d’ostéopathie sont éventuellement justifiés ; on travaille ensemble, sans notion de hiérarchie, juste que chacun s’occupe de ce qu’il connait : kiné, doc, mécano, ostéo, assistant, podologue, etc. ; se faire « manipuler » le colon si on a mal au ventre est une hérésie et l’ostéo qui se livre à de telles pratiques est à mes yeux irresponsable si l’avis du médecin n’a pas été sollicité : manipuler un colon s’il s’agit d’un problème infectieux est grave… Petit clin d’œil à la profession d’ostéopathe : certains ostéos ont du mal à se situer dans la relation avec un médecin, certaines écoles inculquent à leurs élèves qu’ils sont détenteurs d’un « pouvoir », de la capacité de faire un diagnostic : oui un diagnostic ostéopathique, certainement pas un diagnostic médical ; j’ai pu constater quelques situations de lutte de « pouvoir » kinés / ostéos, ou médecins / ostéos ; ridicule et préjudiciable pour l’ambiance de travail.

La pathologie digestive :

Le reflux gastro-oesophagien est assez fréquent, lié à un relâchement du sphincter entre l’estomac et l’œsophage ; ce « RGO » apparait plus volontiers chez le coureur mature (position antéfléchie de l’estomac sur le vélo, pression abdomninale) : du liquide et/ou des aliments remontent, « ça brûle » dans l’œsophage ou dans le pharynx ; en notant que ce « RGO » peut favoriser l’installation d’un asthme (quelques gouttes acides remontent, « tombent » dans les bronches et les enflamment. On prescrit des antiacides avant et/ou pendant l’effort, associés à des conseils digestifs adaptés avant et pendant la course.

La diarrhée : avant la course elle est le plus souvent liée au stress ; après la course elle est dûe au fait que dès l’arrêt de l’effort le sang quitte les muscles qui ont travaillé pour irriguer à nouveau le colon qui n’était plus ou peu vascularisé pendant l’effort. Des antidiarrhéiques sont prescrits, et des conseils nutritionnels. Voici une réflexion sur « diarrhée et sport »

La constipation : elle est fréquente, liée à la sédentarité du coureur pendant un grand Tour : il est soit allongé sur son lit, soit assis sur son vélo, soit assis dans le bus ou les voitures ; le coureur marche peu, et donc le colon « travaille » moins ; là aussi des conseils nutritionnels sont prescrits

Les hémorroïdes : elles sont fréquentes, liées à la constipation éventuelle, et favorisées par l’irritation et la compression de la selle du vélo. Attention, certaines pommades comprimés ou ampoules contiennent des produits qui positivent un contrôle anti-dopage.

Un petit mot sur un microbe peu sympathique : l’Hélicobacter Pylori, qui colonise volontiers la muqueuse de l’estomac, responsable d’une gastrite, de brûlures. Il ne s’agit pas d’une pathologie spécifique rencontrée sur un grand Tour, mais il faut systématiquement rechercher cette pathologie en cas de troubles gastriques ; le diagnostic biologie est simple, et le traitement parfaitement codifié, avec une éradication du microbe en 8 jours.

Les infections ORL

(sinus, gorge, oreilles) et bronchiques sont fréquentes ; pourquoi : le cycliste arrive sur le Tour de France avec un % de masse grasse réduit (5 à 9), et plus un sportif est « affûté » plus il est fragile ; pendant l’effort le cycliste hyperventile, jusqu’à 40 fois plus qu’au repos : le pharynx la trachée et les bronches s’enflamment, captent plus de pollens et de graminées qu’au repos (40 fois plus) ainsi que les gaz d’échappement des voitures et motos qui circulent dans la course, les émanations du bitume qui fond quand il fait très chaud. Sur ce Tour de France 2016 la météo propose de grands écarts thermiques : presque 30° d’écart pour l’étape qui arrivée en Andorre sous la grêle alors qu’il a fait « cagnard » en milieu de course. Ajoutons la climatisation dans les voitures les bus, les hôtels (malgré les consignes du doc …) Egalement le peu de respect de certains journalistes qui veulent arracher une interview au coureur dès l’arrivée, alors que ces ITV pourraient être différées après la douche ; je ne parle pas du vainqueur de l’étape qui est logiquement très sollicité. Pour ces infections je privilégie pour ma part les traitements par aérosolthérapie. Notre kinésithérapeute fait également pratiquer aux coureurs concernés des exercices de désencombrement. Sur ce Tour 2016, à ce jour 7 des 9 coureurs ont été ou sont victimes d’une infection ORL ou bronchique. J’ai également dû exciser un abcès que présentait un coureur au niveau de l’entrée du conduit de l’oreille.

Je reprends le raisonnement qui concerne le problème de l’asthme d’effort ; problématique « sulfureuse » à l’origine de nombreux « fantasmes » (« Ventoline = dopage ») alors que la réalité de cette pathologie dans les sports d’endurance est largement documentée et démontrée. Voici un article sur l’asthme d’effort (plutôt dénommé hyperréactivité bronchique)

Les problèmes de périnée :

irritations, petites plaies, boutons, etc. Quasi inévitables. En prévention je conseille aux coureurs une toilette biquotidienne avec un savon liquide spécial ; et si besoin je leur remets des préparations à base de plusieurs pommades ou crème selon la pathologie. Voici des conseils pour prévenir et soigner les problèmes de périnée.

Les problèmes de pieds :

je les classe en dehors des problèmes de « carrosserie » car sur un grand Tour, ils sont surtout liés à la chaleur : il s’agit essentiellement du « feu aux pieds » Egalement je peux être amené à soigner un coureur pour une mycose, un ongle incarné, un cor au pied qui s’enflamme, un hématome sous unguéal. Mais plusieurs semaines avant le départ du Tour j’ai mis en place un examen clinique systématique qui a notamment inclus l’examen attentif des pieds. Je reprends mes conseils pour prévenir et soigner le « feu aux pieds ».

Les problèmes urologiques :

l’urètre est soumis à une compression prolongée pendant les longues étapes, surtout chez le coureur qui pédale en « bec de selle », couché sur sa machine ; il n’est pas rare qu’un coureur présente des brulures mictionnelles voire un peu de sang dans les urines ; la présence de sang peut provenir aussi des modifications de perméabilité dont font l’objet les cellules du rein, et aussi de la compression de la vessie par les muscles abdominaux..

Les coups de soleil :

les coureurs se protègent la peau avec des crèmes à indice maximal ; sinon on soigne les brulures … Mais sur ce Tour les conditions météo sont raisonnables.

Les yeux :

après la course je conseille au coureur de se rincer les yeux avec un produit adapté. La poussière, les graminées, la clim, la pluie, le vent: autant de facteurs qui peuvent déclencher des conjonctivites.

Les problèmes veineux :

la circulation veineuse est mise à mal pendant l’effort, les veines « gonflent » ; s’impose alors une récupération spécifique : récupération active après l’effort, bottes de pressothérapie, cryothérapie, contention veineuse, drainage veineux par les assistants. Je reprends ici des conseils pour améliorer le retour veineux. Je ne développe pas le problème de l’endofibrose de l’artère iliaque externe, problématique hors sujet sur un grand Tour car le diagnostic est fait avant la participation à ce type de course, et bien sûr la sélection des coureurs pour le Tour ne concerne pas les coureurs chez qui on peut soupçonner cette pathologie.

On quitte les problèmes organiques mais j’évoque à nouveau la grande fréquence des troubles du sommeil ; je propose des solutions de terrain et des conseils pour mieux dormir.

 

La présence du médecin se justifie donc sur les courses, pour un suivi médico-sportif adapté aux contraintes de l’effort d’endurance répété pendant 3 semaines ; en collaboration étroite avec tous les membres de l’encadrement : une vraie médecine globale !

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